
Alors le cancer. Le cancer, c’est un… c’est un mot qui fait… qui fait peur, c’est un… c’est un mot qui fait mal et c’est malheureusement quelque chose que… que beaucoup de gens sont obligés d’affronter. Nous, nous sommes obligés quand même de l’annoncer aux personnes et dans cette annonce arrive tout de suite, instantanément, forcément un drame existentiel. C'est-à-dire que, quand en consultation, on va annoncer à quelqu’un qu’il a un cancer, il va y avoir une sidération complète de son esprit. C'est-à-dire que tout s’arrête, tout s’écroule en un instant sans qu’on n’ait le temps ni la mesure de bien savoir exactement ce qui se passe.
Notre rôle va être particulièrement important mais aussi difficile pour à la fois expliquer ce qui se passe parce que les gens ont vraiment besoin d’information, ils ont besoin de savoir quels vont être les traitements, la durée, la souffrance et tout ça. Ils ont besoin d’être aidés parce que certaines personnes arrivent à se défendre tout seuls, d’autres moins bien et puis ils vont avoir besoin d’être rassurés et accompagnés et c’est vrai que cet échange est toujours différent. C'est-à-dire que on n’annonce pas de façon totalement stéréotypée et identique à quelqu’un qu’il va avoir une maladie grave.
Ce qui a de très intéressant justement et c’est ce qui fait la dimension de la relation humaine, c’est d’essayer de s’adapter le plus possible à la réaction de la personne pour les accompagner le mieux possible et… et j’ai en tête plein d’exemples de certaines patientes, par exemple, qui nous écoutent, qui nous posent aucune question et on a beau s’arrêter en leur disant, « Donc, vous avez bien compris. Je vais vous opérer et ensuite il y aura tel traitement, ça va durer pendant 6 mois ». « Oui, oui ». « Vous allez perdre vos cheveux, vous serez sûrement peut-être un peu malade, vous aurez mal, vous avez compris ? » « Oui, oui, j’ai compris ». « Est-ce que vous avez des questions ? » « Non, non, tout me paraît clair ». Et en fait, on se rend compte qu’à travers cet exemple et cette relation, les gens n’ont pas vraiment compris les tenants et les aboutissants et il faut savoir insister, les aider, les revoir parce qu’on sent à travers certaines formes de réactions qu’il y a un échappement total de l’information et ça s’explique aussi peut-être par un certain mécanisme de défense. C'est-à-dire que quand on est agressé sur l’annonce d’un tel diagnostic, on a besoin de se défendre et c’est là que c’est intéressant, chaque personne va avoir son mécanisme de défense qui lui est propre.
D’autres exemples, on va voir des… des femmes, des hommes qui vont être accompagnés de leurs conjoints, certains de leur enfant, de leur parent et c’est vrai que on va voir à travers la relation qu’ils ont eux-mêmes tous les deux, quelle est la façon justement de faire face à la maladie. L’environnement familial, le couple, les enfants, il y a mille façons de se défendre et nous, nous sommes là vraiment pour guider et orienter.
Une chose importante, c’est que dans ce genre d’annonce, on doit la vérité aux gens et je pense que c’est très important de ne pas leur mentir, de leur dire exactement ce qu’ils vont subir pour qu’il n’y ait pas de mauvaises surprises. Mais on leur doit aussi l’espoir. On doit leur donner l’énergie de se battre, l’envie parce que c’est important et il faut justement avoir un savant dosage sur l’honnêteté du traitement mais aussi la perspective et l’envie de… de guérir parce qu’on guérit énormément de cancers et de plus en plus.
Mais on pourrait se dire qu’il y a aussi l’envers du décor. C'est-à-dire que certains médecins annoncent plusieurs fois par jour à plusieurs personnes qu’ils ont un cancer et il faut imaginer que le médecin ne peut pas avoir de compassion et ne peut pas avoir de la pitié vis-à-vis des personnes qu’il a en face de lui. Le médecin, il est là pour être fort, il est là pour rassurer les gens, il n’est pas là pour s’effondrer en larmes et pour s’apitoyer sur le sort de telle ou telle personne et c’est ça qui est parfois difficile dans notre situation.
On est obligé d’avoir une certaine… une certaine carapace, un certain recul vis-à-vis de cette souffrance énorme qu’ont les gens et de cette détresse et ce mécanisme que nous interposons de façon à ne pas être touché personnellement… effectivement consomme de l’énergie mais a des failles. Il a des failles, ça veut dire que de temps en temps, on annonce des maladies graves et une éventuelle évolution délicate sur l’avenir avec une certaine émotion qu’il est très important de masquer. Je me souviens d’une… d’une jeune femme qui… à qui j’avais annoncé sur son lit d’hôpital, qu’elle avait finalement un cancer beaucoup plus grave que ce que je pensais au vu des résultats des analyses qui allaient nécessiter de la chimiothérapie, des rayons avec un pronostic réservé et cette femme s’est assise sur son lit et elle m’a montré la photo de ses enfants et à travers cette réaction et ces photos, j’ai cru me voir l’espace d’un instant avec le photo de mes enfants et à la place de cette femme-là et je me suis senti pas très bien quelques secondes et je me suis tout de suite ressaisi en me disant « Je ne peux pas fondre en larmes dans le bras de cette femme qui attend de moi qu’une seule chose, c’est de l’espoir, de l’aide mais pas du tout de la peine ».
Et on a de temps en temps comme ça quelques échappements et j’ai d’autres … d’autres exemples en tête d’une jeune femme enceinte qui avait une tumeur extrêmement grave qui malheureusement a été fatale assez rapidement et c’est des exemples que l’on garde en tête et qui nous affectionnent beaucoup et… et je terminerais par un… un assez bel exemple qui m’a fait prendre conscience justement de cette relation humaine qui est un de mes patrons quand une de ses clientes, de ses patientes, était en fin de vie. Elle était hospitalisée à l’hôpital et elle avait bien compris que c’était les dernières nuits. Eh bien, les dernières nuits c’est le chef de service et donc c’est ce patron qui a dormi avec elle dans sa chambre parce qu’elle n’avait pas beaucoup de familles et nous quand on arrivait le matin, on voyait notre patron qui avait dormi avec cette jeune femme et c’est là que je me suis rendu compte qu’effectivement, il y avait des relations qui pouvaient aller bien au-delà des relations entre un médecin et la patiente mais qu’il fallait quand même s’en préserver parce qu’on était là pour être des professionnels pour les accompagner.
