
Est-ce que l’engagement est compatible avec la liberté ? C’est une question... je me demande si la question vaut la peine d’être posée parce que là, encore une fois, nous avons affaire à des notions qui sont complexes, c’est-à-dire « Qu’est-ce que c’est que la liberté ? ». Ce n’est pas l’anarchie. La liberté c’est l’illusion de l’autonomie du moi, comme l’a définie Lacan. C’est-à-dire, je me crois libre de faire ce que je fais parce que je n’ai pas accès à la vision des ficelles... qui tirent, de fait, le pantin que je suis. Je ne fais jamais rien d’autre dans mon existence qu’exécuter le programme dans lequel j’ai été mis par ma petite enfance. Est-ce que je peux dire que ma liberté est dans cette exécution ? Ou est-ce que je peux dire que ma liberté c’est ce que je crois être mon libre arbitre ? Voilà une question difficile. À partir du moment où on s’engage… on s’engage sur le plan conscient, c’est-à-dire je dis à ma partenaire « Tu es celle que j’ai choisi et je pense que je vais faire le plus... mon possible pour être ma vie entière avec toi dans l’état dans lequel je suis ». Un engagement comme celui-là, dans la conscience que j’en ai, est un engagement qui va faire que ma partenaire va l’accepter, elle va d’ailleurs me rendre la pareille, mais, elle comme moi, nous allons nous trouver, à notre corps défendant, dans des circonstances dans lesquelles cet engagement va être extrêmement difficile à tenir. Et dans lequel, justement, quelque fois la tentation de faire le pas de côté est extrêmement grande. Au fond, quand nous y regardons de près, le travail que nous faisons dans cet engagement c’est établir une relation à deux. Cette relation à deux devrait normalement pouvoir nous satisfaire l’un et l’autre. La difficulté c’est qu’il y a un troisième qui est toujours là et que dès lors qu’il y a un troisième qui intervient, la ligne droite n’est plus une ligne droite, mais il va y avoir un triangle qui va se former. Et ce triangle, lui, va à notre insu nous renvoyer tous autant que nous sommes, au triangle que nous avons connu dans notre petite enfance, entre papa, maman et moi. Et ce qui n’a pas été résolu dans le triangle de la petite enfance, papa, maman et moi, va se reposer dans le triangle qui survient. C’est-à-dire que... c’est à peu près ce qui se passe, si vous voulez, à l’intérieur du travail thérapeutique. Quand éventuellement le thérapeute est là, le patient va projeter sur lui des sentiments qu’il éprouve à l’endroit de son père ou de sa mère, le patient ou la patiente. Et tout le travail du thérapeute, ça va être de savoir quelle place il occupe dans le discours du patient pour ne pas tomber dans la façon dont ce patient va manipuler. Imaginons que je sois thérapeute et qu’une... patiente vienne me tenir un discours séduisant ou séducteur, il va sans dire que le discours séducteur qu’elle me tient n’est pas adressé à ma personne. Il est adressé nécessairement à la personne que je représente. En imaginant qu’éventuellement je puisse repérer que je représente son père, le fait même que je ne me laisse pas aller à ses manoeuvres de séduction va faire que, elle va régler dans le triangle qu’elle forme dans la relation qu’elle forme avec moi, des choses qui n’ont pas été réglées dans la relation avec son père. Voilà pourquoi on ne peut pas parler, de façon absolue, de ce que c’est que liberté. Mais on peut éventuellement comprendre ce à quoi soumet l’engagement, ce à quoi l’engagement soumet chaque individu.
