
Je suis devenue boulimique assez tôt vers 17-18ans. J’ai commencé très vite dès la puberté, j’ai été très, très obsédée par mon corps et par la minceur et par la minceur que ce corps devait atteindre. J’étais très, très séparée. Il y avait ma tête d’un côté et le corps de l’autre et j’ai commencé par des… comme la plupart des personnes boulimiques, en fait, hein, c’est pas très original.
J’ai commencé par des régimes, par me priver. Les régimes ont… ont évidemment été suivis de… de craquages, de moments où j’ai commençais à manger beaucoup plus. Et puis, ensuite j’ai découvert les vomissements et quand on découvre ce genre de technique, évidemment ça donne un coup d’accélérateur aux symptômes, pas très marant.
Déjà me faire vomir était une honte profonde, autant qu’un besoin inextinguible et puis, enfin je voyais que j’étais absolument pas normale avec la nourriture, j’avais… je… je… j’avais beaucoup de mal à… à partager les repas avec les autres. La nourriture était quelque chose qui… qui se passait en tête à tête.
L’essentiel pour une personne boulimique, c’est quand même ce qui se passe entre elle et la nourriture. Donc… donc, moi j’étais là dedans, je voyais bien que je pratiquais ça de façon intensive et… et ça me… ça me posait problème. Donc, je ne sais plus comment j’ai mis le mot de « boulimique » là-dessus, peut-être très vite parce que quand même très tôt. Moi, dès l’âge de 14-15 ans, j’étais intéressée par la psychanalyse, etc. Donc, j’ai… j’ai… je cherchais toujours de ce côté-là. Donc quand j’ai vu à quel point je pouvais moi-même dérailler, c’est sûr que j’ai commencé à chercher, à regarder et… et encore une fois je ne sais pas comment j’ai appris ce mot de « boulimique » mais je l’ai… je l’ai su tôt.
Une sorte d’excitation mêlée d’un malaise incroyable et où une… une lutte en me disant, « Je ne vais pas y aller, je ne vais pas y aller, je ne vais pas y aller. » Et puis, évidemment je savais que, je savais d’avance, je pense, que j’allais être vaincue et donc, c’était vite, vite, vite, vite rentrer m’enfermer chez moi et manger, manger, manger jusqu’à ce que je n’en puisse plus et puis après le gavage, la purge voilà. C’est vraiment un sentiment d’inexistence ou un sentiment de… de n’être fondamentalement pas vrai dans ce qu’on propose aux autres et même dans… dans ce qu’on peut se raconter à soi-même sur ce qu’on est. Voilà c’est ça l’essentiel et peut-être une immense incapacité à… à accueillir les émotions venues de… de l’extérieur comme de… de notre être.
On a l’impression de faire semblant tout le temps, alors ou dans un espèce de sourire perpétuelle et une tentative de plaire à l’autre, d’être tout le temps dans le regard de l’autre et d’être tout le temps dans qu’est-ce que va penser l’autre de moi et non pas dans, je suis dans un lien avec quelqu’un… je… je vois cette personne, elle me voit et… et quelque chose va se… va se faire mais plutôt, quelque chose quand même de très égocentrique qui est une surveillance, un contrôle permanent du moindre de nos gestes, de nos paroles par rapport à l’autre. Donc, c’est pas un… pour moi c’est pas un rapport avec l’autre ça.
Aujourd’hui je pense ça. Et puis il y a ce moment où on n’en peut plus, hein. Vous savez on dit que l’être humain tant qu’il a 51 % de plaisir et 49 % de souffrance, il va continuer. Bon, je crois que j’ai arrêté et c’est valable pour mes… pour mes camarades. J’ai arrêté quand je suis arrivée à 51 % de souffrance, peut-être un peu plus même.
J’ai jamais été vraiment anorexique, j’ai eu toujours un grand désir, des grandes tentatives anorexiques. Je l’ai été d’une certaine manière puisque parfois en dehors des crises de boulimie, une fois que je m’étais fait vomir, je ne… je ne mangeais plus rien de la journée jusqu’au lendemain mais voilà, mon anorexie se limitait à ça. Il y a une personne dans le livre, Francine, qui elle a connu une grosse période d’anorexie avant que de sombrer dans la boulimie. Et c’est d’ailleurs le seul témoin du livre qui ne s’est jamais fait vomir. Donc, elle elle a connu des problèmes d’obésité mais elle a été anorexique pendant toute son enfance voilà. Sinon moi j’ai pas connu ça et les autres témoins non plus.
La boulimie c’est quand même quelque chose qui passe le plus souvent inaperçu puisque la plupart du temps les personnes se font vomir et sont d’un poids tout à fait normal ou mince ou ronde ou menu. Donc, c’est quelque chose qui ne se voit pas, c’est invisible. Alors, peut-être que ça aussi ça crée un malaise d’autant plus fort. Je ne sais pas.
Sur souvent dans le lien avec la mère, il y a quelque chose qui est… qui s’est pas fait quoi, quelque chose peut-être de l’ordre de la séparation. Mais il n’y a pas que ça. On devient pas boulimique que pour ça et puis je sais pas exactement pourquoi on devient boulimique encore une fois. C’est propre à l’histoire de chacun mais c’est sûr que il y a le lien avec la mère et puis je pense que c’est une grosse histoire familiale aussi mais bon, parce que c’est quand même souvent des familles où l’essentiel ne peut être dit, ne peut être partagé, ce sont des familles du silence, moi je trouve. Même si elles sont extrêmement bavardes, il y a quelque chose dans le lien. A chacun qui est de l’ordre qui n’est… ne peut s’établir ou… ou qui doit ou qui ne peut s’établir que dans un mode extrêmement figé parce que s’il était plus vrai, plus libre, plus naturel, plus entier, il serait inacceptable, il serait invivable, il serait insupportable.
Je crois que j’ai tout projeté sur cette nourriture moi. A la fois comme un ennemi, une déesse, un monstre, un ogre, un paradis, un cauchemar, mais ce qui est sûr c’est que pour moi c’était ma compagne de toute éternité, ce grâce à quoi je ne serais jamais seule parce que quand même derrière il y a, ce que j’ai pas dit jusqu’ici c’est que là où le bas blesse profondément, enfin blessé chez moi, chez les personnes qui ont témoigné aussi et chez… chez la plupart des personnes boulimiques, c’est que il y a une histoire avec l’amour qui est complètement cassée.
Avec la capacité de s’aimer, d’aimer l’autre, de recevoir de l’amour, tout ça est très, très mal en point quand même. Donc, la nourriture incarne l’amour. Alors, il y a, vous savez, il y a ces… ces systèmes de thérapie, ben dites justement thérapie systémique, qui… qui ça aussi pour les personnes boulimiques c’est intéressant, si tant est qu’elles arrivent à faire venir leur famille où là, c’est, on traite la famille en entier en partant du principe, enfin je… je saurais pas très bien en parler, hein, parce que encore une fois je ne suis pas du tout spécialiste mais en partant du principe que celui qui présente le symptôme finalement porte la maladie familiale, moi je crois un peu à ça aussi.
Tout se paye, hein, il n’y a rien à faire et ce qu’on afflige à son corps se paye aussi, ben oui. Après avoir arrêté, j’ai connu et je connais encore des problèmes digestifs, des problèmes dentaires. Ce qui est très important, c’est d’en parler publiquement, en osant dire encore une fois même si je n’y raconte pas mon histoire mais… mais… mais en m’impliquant avec les autres et le dire ouvertement. C’est… c’est quand même une façon de sortir de… de la honte je crois et puis aussi ce désir de… de… de pas, que au moins tout ça serve à quelque chose quoi.
